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Salif Keita :

Salif Keita : "J'en veux à la tradition qui inculque des inepties à la population".


Troisième volet d’une trilogie acoustique entamée par Moffou et M’Bemba, La Différence chante les plaies intimes du rossignol malien et son combat du quotidien. En exil quelques jours pour la promotion de ce nouveau plaidoyer, Salif Keita a évoqué le passé, le présent, la différence et l’indifférence, dans la blancheur d’une chambre d’hôtel parisienne.


La chanson La Différence fait référence au difficile statut des albinos au Mali. Qu’est-ce qui t’a permis d’accepter cette différence ?

 

Salif Keita : Ma peau est blanche mais mon sang est noir. Dieu m’a donné cette couleur de peau, et c'est tant mieux. Ce handicap a été une force. J’en veux à la tradition qui inculque des inepties à la population. Aujourd’hui, je plaide pour les autres albinos. Dans les années 90, à Montreuil, j’ai monté l’association « SOS Albinos », et depuis 2001 la fondation « Salif Keïta pour les albinos » travaille sur le terrain, au Mali, pour faire évoluer les mentalités et donner aux gens les moyens de se soigner. L’albinisme a été longtemps considéré comme un mauvais sort. C’est une responsabilité que j’ai dû assumer. Enfant, j’ai souffert des brûlures du soleil, de ma mauvaise vue, d’être un blanc né de parents noirs. Mais ce qui est rare est précieux. Ma différence m’a porté vers la musique et le succès, c’est déjà beaucoup. 


Tu descends de l’empereur Soundjata Keita, noble lignage qui t’interdisait de devenir musicien, rôle réservé aux seuls griots dans la société traditionnelle. Qu’est-ce qui t’a poussé vers la transgression ?

 

SK : Je n’avais pas le choix. Je n’étais pas un africain comme les autres, je n’avais donc pas les mêmes possibilités. Ma différence physique m’a isolé, il a fallu que je comble ce vide, que je m’exprime autrement. Je ne voulais pas enfreindre la loi, mais j’y ai été forcé. Un jour on m’a donné une guitare, et j’ai commencé enfin à exister.

 

Avec les morceaux Ekolo D'Amour et San Ka Na, tu dénonces le désastre écologique au Mali. Selon toi, c’est un problème dû à l’indifférence des gouvernements ou au manque d’éducation des gens ?

 

SK : Le Niger est le plus grand fleuve d'Afrique de l’Ouest. Mais il est en train de se tarir, on le néglige. Les gens ne se rendent pas compte que s’il disparaît, le Mali aussi disparaîtra, car le pays vit grâce à ce fleuve. Les forêts aussi sont décimées, le bois est sans cesse brûlé. Je peux pardonner à la population, en grande partie analphabète, de ne pas en avoir conscience. Mais que le gouvernement nomme un ministre de l’environnement qui passe tout son mandat sans s’alarmer, ça c’est inacceptable ! 

 

Ce disque comporte trois titres antérieurs réarrangés : Seydou, Folon et Papa. Pourquoi avoir choisi ceux-là ?

 

SK : Seydou est un titre que l’on jouait avec Les Ambassadeurs du Motel. Seydou était un homme d’affaires riche et généreux qui a beaucoup soutenu le groupe (Chris Seydou est un couturier malien qui a popularisé le bogolan, technique de teinture traditionnelle, ndlr). On vivait ainsi à l’époque : les clients venaient, on chantait en leur honneur et eux nous offraient des cadeaux en échange. Seydou nous a aidés dans les années 60, j’ai voulu le remercier. Folon est une chanson atemporelle que j’ai composée pour l’arrivée de la démocratie au Mali. C’est un texte court mais évocateur, il prend de la valeur au fil des ans. Plus intimiste, Papa parle de la solitude que j’ai ressentie à la mort de mon père. Il m’a beaucoup aimé, même s’il ne m’a pas compris tout de suite. Je voulais conclure l’album avec lui. Seb Martel m’accompagne à la guitare : cette rencontre a été magique, parce qu’avec quelques notes il arrive à créer tout un monde.


Comment s’est passée la collaboration avec le producteur de La Différence, Patrice Renson ?

 

SK : Très bien. C’est quelqu’un de confiance. En plus d’être un bon musicien, il a une très bonne oreille et un vrai regard sur le travail de l’autre. Il m’a suggéré des intervenants comme Bill Frisell, ou Ibrahim Maalouf qui a apporté une touche orientale à l’ensemble, avec des sonorités finalement très proches de l’univers mandingue. J’ai apprécié ses choix.

 

On dit que tu aimes entrer en studio à minuit. Pourquoi ?

 

SK : Parce qu’à minuit, on n’est pas dérangé par le téléphone, ni par son emploi du temps. Je suis un noctambule. Je joue toujours de la guitare la nuit, c’est le moment que je préfère pour m’évader. Je n’arrive pas à m’endormir avant 5 heures. Et je ne me réveille pas avant midi.


Tu as enregistré à Paris, au Mali, en Californie et à Beyrouth. Qu’est-ce que tu as préféré dans l’enregistrement de cet album ?

 

SK : Le passage dans mon village natal, Djoliba. Enfant, comme je n’avais pas le droit de le faire avec les hommes, je communiais avec la nature, je chantais pour les animaux. Enregistrer ici m’a fait redécouvrir cette harmonie. J’y ai retrouvé mon enfance.





Nadia Aci



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